scénario 3

Reproduction exacte du scénario original du film écrit de la main même de Laurent Boutonnat et de Gilles Laurent dans la dernière version écrite du 26 juillet 1992. 184 pages. Son présentes toutes les scènes finalement non-tournées, ou supprimées au montage, qui faisaient de Giorgino un film de 4 heures. Est présent aussi le style indéniable de Boutonnat pour décrire ses personnages, ses décors, ses atmosphères.

en blanc : scènes, phrases, mots et plans supprimées au montage

souligné ET italique : commentaires et annotations de Jodel (le webmaster)

GIORGIO Et vous l'avez revu ... ?

LE PRÊTRE Jamais ... J'ai tout essayé mais à Ste Lucie, ils nous ont interdit les visites ... Ils nous ont dit qu'il était trop malade... J'ai même fini par me demander s'ils ne nous cachaient pas sa mort. J'ai souvent prié pour lui toutes ces années ...

5 2 EXT, JOUR / ROUTE

Le gris du ciel s'est densifié. Quelques corneilles survolent en criant le paysage blanc. Le vent s'est levé, charriant le lointain hurlement des loups. La carriole ralentit dans un tournant et le prêtre désigne quelque chose du doigt.

LE PRÊTRE Laissez-moi là, je vais rattraper la voiture postale en contrebas !

Le prêtre descend péniblement de la carriole avec son sac à courrier et une lanterne.

LE PRÊTRE méfiez vous quand la nuit sera tombée. La montagne est mauvaise. Vous trouverez un refuge à mi-chemin, passez-y la nuit.

Le prêtre fait le tour de la carriole pour se retrouver du côté de Giorgio.

GIORGIO Mon père.

LE PRETRE Oui?

GIORGIO Vous pensez que mademoiselle Degrâce est responsable de la mort des enfants?

Le prêtre, pensif, hausse les épaules ...

LE PRÊTRE Pauvre petite ... Le jour où elle est rentrée seule, tout ce qu'elle a trouvé, c'est d'accuser les loups ... De toute façon, c'est resté une enfant ... on peut pas condamner une enfant ... (il sourit) ... un jour, oh elle était toute petite! il y avait du soleil ... les oiseaux chantaient ... et elle m'a dit comme ça: "Mon père, et si c'était la douleur qui fait chanter les oiseaux?!" C'est pas une belle parole d'enfant, ça? ... Omnia Munda Mundis, Docteur ... "Rien n'est impur à ceux qui sont purs"!

Le prêtre s'éloigne en boitant.

LE PRÊTRE Allez, Adieu, Docteur! Et encore merci!

GIORGIO (le rappelant) Mon père! Comment allez vous rentrer?

LE PRÊTRE (s'arrêtant et se retournant) A pied, pardi! Y'a pas deux heures de marche d'ici le village!

GIORGIO (inquiet) Vous n'avez pas peur des loups?

LE PRÊTRE (revenant vers Giorgio) Des loups? Quels loups!?

GIORGIO Ceux qu'on entend ...

LE PRÊTRE (riant) Ha! Ha! Vous êtes comme les enfants, vous! Vous croyez encore aux loups! Il n'y a pas de loup, ici. Y'en a même jamais eu ... ce qu'on entend, c'est le vent du nord, quand il frotte contre les pierres de la vallée. C'est connu ici ...

Le prêtre, subitement inquiet, se met à fixer Giorgio.

LE PRÊTRE (suite) ... Dites, vous allez pas vous perdre, au moins?

GIORGIO (désignant son chapeau) Non, non, ne vous inquiétez pas, j'ai ma carte...

Le prêtre regarde Giorgio sans bien comprendre pourquoi celui-ci lui désigne son chapeau.

LE PRÊTRE Oui ... oui ... (s'éloignant à nouveau) ...Non, ce que j'en dit, c'est à cause des loups ... Houuuu! Houuuu! (il rit)

Giorgio regarde la silhouette infirme qui s'éloigne dans la neige. Le vent souffle, la nuit commence à tomber...

5 3. EXT, TOMME DU JOUR / ROUTE

La carriole de Giorgio roule à travers les sapins. Quelques flocons de neige commencent à tomber. Dans le vent, on entend les loups. Giorgio tousse,serrant le col de son manteau, son chapeau enfoncé sur la tête...

54 EXT, TOMME DU JOUR / ME AUTRE ROUTE

... Le cheval avance péniblement, tête basse, fouetté par le vent et la neige qui ont redoublés.Giorgio est recroquevillé sur son siège.

GIORGIO (au cheval) Allez! Allez!

Giorgio tousse. Tout à Coup, portant la main à sa tête, il s'aperçoit qu'il n'a plus son chapeau. Il regarde à droite et à gauche sur son siège, puis arrête son cheval. Giorgio se retourne: Derrière lui, à une vingtaine de mètres, la silhouette d'un enfant, vêtu de noir et portant une lanterne, se baisse pour ramasser le chapeau, tombé au milieu de la route. L'enfant se redresse lentement et met le chapeau sur sa tête en regardant Giorgio. Giorgio saute de sa carriole et fait quelques pas en plissant les yeux pour mieux voir: L'étrange visage rond de l'enfant semble avoir quelque chose de monstrueux. Immobile, il fixe Giorgio sans aucune expression... Giorgio semble tout à coup très mal à l'aise. Il se met à tousser. Puis il rebrousse chemin, et remonte rapidement sur sa carriole.

GIORGIO (à lui-même) Merde!

Il fouette nerveusement son cheval, comme s'il voulait fuir cette vision. La carriole s'éloigne. Giorgio se retourne: L'enfant n'a pas bougé. Il reste droit, figé au milieu de la route, sa lanterne à la main, le chapeau de Giorgio sur la tête ...

5 5 EXT, JOUR / STE LUCIE  - GRAND PLACE

Juché sur une estrade, un jeune capitaine à l'uniforme impeccable, aux cheveux et à la moustache parfaitement lissés, déclame d'une voix pathétique:

LE JEUNE CAPITAINE "Maman! ... Maman!" ... crie le soldat français frappé en plein cœur par la balle ennemie! Car, pour lui, la Patrie est une mère: elle en a la tendresse, l'autorité, la Sainteté! C'est parce qu'elle est une mère que, bien qu'il n'aime pas la mort, le poilu vole à son secours pour mourir sur son sein en criant: 'Vive la France!"...

Sur la place, la neige est sale, boueuse, labourée par les chevaux et les voitures. Au pied de l'estrade, des badauds sont attroupés, en majorité des femmes. Admiratifs et silencieux, des visages de notables et de gens simples sont tournés vers le jeune capitaine. Des enfants tiennent la main de leur mère. Quelques soldats sont mélangés aux civils qui passent et s'arrêtent, pour certains, devant l'estrade. A 1'autre extrémité de la place, un groupe de gens se réchauffent autour d'un feu. .D'un coin de rue, la carriole de Giorgio débouche sur la place. Sur son estrade, le jeune capitaine, tout en continuant de parler, brandit bien haut un billet de banque. Il se penche vers l'un des poilus éclopés et sales qui commencent à faire la quête et glisse ostensiblement le billet dans sa sébile.

LE CAPITAINE (suite)  Donnons! Donnons, pour que soit rapatriée la dépouille de nos soldats morts loin de chez eux! Donnez! Donnez, pour que soient ramenés leurs cadavres avant qu'ils ne pourrissent en pays inconnu! ... Pour que ne s'ajoute pas à la douleur des mères, à la désolation des veuves, aux larmes des fiancées et au désœuvrement des orphelins, l'image de nos vaillants poilus, le regard désorbité, les os rompus, le ventre ouvert, les intestins sortis, la chair souillée par la proximité immonde des charognes ennemies, prêtes à les contaminer de leurs pestilences germaniques au-delà de la mort!

La carriole de Giorgio s'arrête devant les murs d'une très grande bâtisse à 1'aspect insalubre, sur le fronton de laquelle on lit, gravé dans la pierre: "Ste Lucie, asile des aliénés".

Au centre de la place, autour de l'estrade, la foule applaudit.

UN SOLDAT QUÊTANT Pour le rapatriement des corps de nos soldats!...Pour le rapatriement des corps de nos soldats! ...

56 EXT, JOUR 1'ASILE ? COUR EXTERIEURE

Giorgio traverse, à pieds, une grande cour en direction d'un bâtiment. Surgissant d'un passage voûté, deux infirmiers longent un coin de la cour en traînant par les bras une femme qui hurle et se débat violemment. Elle porte la tenue blanche des aliénés. Giorgio les regarde s'engouffrer dans un bâtiment au fronton duquel on lit: "Pavillon des femmes".

57aINT, JOUR / ASILE / GRAND COULOIR

A un bout du couloir, debout devant une fenêtre, Giorgio attend, le regard tourné vers l'extérieur, les mains dans le dos. Derrière lui, une porte sur laquelle on lit: "Service du professeur Beaumont". Le long des murs, des bancs où sont installés quelques personnes, certaines en tenue blanche, d'autres en civil. Parmi elles, un homme bien habillé contemple Giorgio avec insistance et lui sourit. La porte s'ouvre sur un infirmier:

L'INFIRMIER Docteur Volli?

Giorgio se retourne vers l'infirmier.

GIORGIO Oui?

L'INFIRMIER Le professeur va vous accompagner. Il arrive dans un instant.

GIORGIO merci.

L'infirmier s'approche d'un homme à moitié nu, recroquevillé sur un banc, les mains jointes autour de sa tête rasée, le front posé contre le bois.

L'INFIRMIER (à l'homme) Germain, viens avec moi ...

Pour toute réponse, l'homme se cogne durement la tête contre le bois du banc. L'infirmier lui tend la main:

L'INFIRMIER Allez viens, Germain, j'ai eu ton rendez?vous avec le Kaiser. Il t'attend pour arrêter la guerre... Allez!

L'homme se frappe de plus en plus violemment la tête contre le banc. L'infirmier le prend alors par la main et le tire. L'homme tombe sur le sol. Sous le regard de Giorgio, l'infirmier s'éloigne en traînant l'homme par terre... La porte s'ouvre à nouveau, sur un homme en blouse blanche d'une cinquantaine d'années: le professeur Beaumont. Aussitôt, l'Homme bien habillé, quitte l'un des bancs et se précipite à la rencontre du médecin:

L'HOMME BIEN HABILLE (serrant la main du Professeur) Bonjour, je suis le docteur Volli, merci de me recevoir.

LE PROFESSEUR BEAUMOMT Je vous en prie, entre confrères, c'est bien normal ...

Giorgio reste un instant stupéfait puis s'adresse au professeur:

GIORGIO Excusez-moi, mais le docteur Volli, c' est moi!

un imperceptible rictus s'inscrit sur les lèvres du professeur Beaumont tandis que son regard se promène sur le visage des deux hommes ...

LE PROFESSEUR BEAUMONT (désignant Giorgio à l'homme bien mis:) Docteur Volli, vous connaissez cet homme?

Alors que l'homme bien habillé tourne la tête en direction de Giorgio, le professeur Beaumont lui arrache son col de chemise: sur son cou mis à nu, ont distingue une marque violacée. Le professeur le gifle alors violemment. Puis il sort un sifflet de sa poche et siffle. L'homme bien habillé reste comme statufié. Des larmes coulent de ses yeux écarquillés. Un infirmier arrive précipitamment, s'arrête à côté du professeur et attend. D'un geste courtois, le professeur désigne l'infirmier à l'homme bien habillé et le fou va de lui-même vers l'infirmier pour se laisser emmener sans broncher. Le professeur Beaumont fait un pas vers Giorgio et lui serre la main:

LE PROFESSEUR BEAUMONT Je suis confus, docteur, mais depuis que l'administration nous envoie des blessés du front, ce n'est plus un hôpital ici, c'est un bordel! Il est dit dans le film "une maison de fous" On n'a même plus d'uniforme pour les aliénés et nous ne sommes que dix pour trois pavillons.

Pendant qu'il parle, des petits Pas claquent sur le dallage du couloir. Le regard de Giorgio est attiré par la frêle silhouette d'une jeune fille vêtue de noir, portant chapeau et voile sur le visage. Elle avance entre deux infirmiers.

57b

Beaumont entraîne Giorgio dans le couloir.

LE PROFESSEUR BEAUMONT Il a quel âge votre malade?

A cet instant, les infirmiers et la femme en noir arrivent en face d'eux et les dépassent.

LE PROFESSEUR BEAUMONT (aux infirmiers) Dites donc, que fait cette femme dans le pavillon des hommes?

Les deux infirmiers s'arrêtent et se tournent vers le professeur. La jeune fille, elle, ne se retourne pas.

Fasciné, Giorgio contemple cette silhouette qui semble être celle de Catherine Degrâce...

UN INFIRMIER (au professeur, tout bas) C'est que... c'est pas une femme...

Le regard de Giorgio tombe alors sur les mollets de la jeune femme: ils sont musclés, couverts de poils, de toute évidence masculins...

LE PROFESSEUR BEAUMONT (aux infirmiers) Foutez-le moi à poil et enfermez-le au sous-sol. Je ne veux pas le voir se promener dans le service!

Au moment de repartir entre les infirmiers, la silhouette se retourne lentement vers Giorgio qui la fixe et, le visage toujours masqué par son voile noir, lui envoie un baiser du bout des doigts.

LE PROFESSEUR BEAUMONT (entraînant Giorgio par le bras) ... Ca me dégoûte!

Giorgio se retourne pour regarder une dernière fois l'étrange silhouette noire qui s'éloigne entre les deux infirmiers; La silhouette se retourne également vers lui ...

GIORGIO (au professeur) Qu'est-ce que vous regardiez sur le cou de ce malade tout à l'heure?

Le professeur Beaumont désigne son propre cou d'un revers de pouce

LE PROFESSEUR BEAUMONT La marque!

58 INT. JOUR / ASILE - UN BUREAU

Derrière un large bureau encombré, le professeur Beaumont, des lunettes sur le nez, lit un dossier ouvert devant lui. Giorgio est assis de l'autre côté du bureau.

LE PROFESSEUR BEAUMONT ... Les multiples contusions et blessures relevées sur les jeunes cadavres ont certainement été causées de façon naturelle au moment de la rupture de la glace; par la glace elle-même, ainsi que par les racines, bois flottants, ou encore, ongles des victimes tachant de s'agripper les unes aux autres dans la panique de l'immersion..." (relevant la tête vers Giorgio) Je ne vois pas ce que fait ce rapport d'autopsie dans le dossier d'un aliéné ... !

Le professeur Beaumont extrait du dossier un paquet de feuilles maladroitement crayonnées:

LE PROFESSEUR BEAUMONT Sinon ... des dessins d'enfants ... je ne vois pas ce qu'ils font là non plus ...

GIORGIO (désignant les dessins) Vous permettez ... ??

LE PROFESSEUR BEAUMONT Je vous en prie.

Giorgio prend les dessins. son visage se fait perplexe et grave: Tous les dessins sans exception représentent des loups menaçants, semblables à celui vu au mur de la Fondation Roux...

LE PROFESSEUR BEAUMONT(continuant de feuilleter les pages du dossier) Alors... Ah, voilà le rapport d'internement! (il ajuste ses lunettes) "Degrâce, Sébastien, Raoul, Gaston, né le 14 juin 1851...  le 14 juin est la propre date de naissance de Laurent Boutonnat, le personnage de Sébastien devant être l'objet d'une tendresse particulière de la part du réalisateur. Interné le 15 mars 1915 à 18 heures ... Après examen, le malade présente de multiples contusions et un état fébrile de à une pneumonie ... Diagnostique: Catatonie, hydrophobie prononcée, démence paranoïde, déclenchées de toute évidence par l'éclatement du conflit mondial ...

GIORGIO (1'interrompant) L'éclatement du conflit mondial ?! Mais c'est absurde! C'est la mort des enfants qui a provoqué son état!

LE PROFESSEUR BEAUMONT (dans un geste d'impuissance) J'avoue que c'est confus, mais je ne peux pas vous en dire plus, c'est un dossier de mon prédécesseur... (il sourit) Et de toute façon, cher confrère, vous savez bien que la cause importe peu: quand on est fou, on est fou! dans le film il dit "la démence, c'est la démence !..."

GIORGIO (montrant les dessins) Puis-je les garder?

LE PROFESSEUR BEAUMONT Ah non, je suis désolé, c'est la propriété de l'administration. Alors ... (il replonge le nez dans le dossier).

GIORGIO Mais enfin, je ne pense pas que ces dessins soient utiles à ...

LE PROFESSEUR BEAUMONT (reprenant sa lecture:) ... "délire mystique: le malade s'accuse d'avoir décapité le Christ à coups de Pelle...(amusé) original!... Traitement par douches et immersions journalières dans l'eau froide (tournant sa feuille) Ah, il y a également ici une petite note datée du 16 janvier 1916 ... Je ne sais pas si ça vous intéresse ... "Le patient demande sans cesse à revoir sa femme et sa fille ... Vu l'état de fragilité nerveuse de la famille ... et compte tenu l'état de dégénérescence de l'aliéné, isolement total, visites refusées."

GiORGIO C'est scandaleux! Il faut que je voie cet homme!

59a INT. JOUR / ASILE - UN COULOIR

Des lits de camp sont disposés de part et d'autre du couloir, le long des murs sales. Des militaires blessés y sont couchés, quelques-uns assis. Beaucoup sont bandés, plâtrés, amputés ... Des râles et des gémissements résonnent à travers le couloir. Dans le film les lieux ont été changés, le couloir est le décor de la scène précédente. Et cette séquence se tient à l'entrée des caves de l'asile dans le film.

Giorgio et le professeur Beaumont avancent entre les soldats.

GIORGIO ... Vous savez, pour le Christ, il ne délirait pas ... Je l'ai vu ...

LE PROFESSEUR BEAUMONT Qui ça?

GIORGIO Le Christ!

Le visage du Professeur marque l'incompréhension. Il jette un coup d'œil inquiet à Giorgio ... puis il rit en lui frappant amicalement l'épaule.

59b

Renonçant à s'expliquer sur sa curieuse réponse, Giorgio se force à rire avec le Professeur... Le professeur cesse brutalement de rire:

LE PROFESSEUR BEAUMONT (grave) Dites?moi, vous le connaissez votre Degrâce?

GIORGIO Non, pas personnellement ... Dans le film toutes les répliques précédentes de la scènes sont dans un autre ordre et réparties différemment dans les scènes.

LE PROFESSEUR BEAUMONT Ah, ça c'est embêtant...

Le professeur prend Giorgio par l'épaule et s'adresse à lui à voix basse, sur un ton de confidence:

LE PROFESSEUR BEAUMONT ... Il faut que vous sachiez que nous avons eu, dans nos loges du sous-sol, une sorte de... de "mutinerie"...

Beaumont parle encore plus bas pour ne pas se faire entendre des soldats blessés. Il jette de furtifs coups d'œil aux militaires dont certains fument et cachent leur cigarette sur son passage.

LE PROFESSEUR BEAUMONT (suite) ...comme celle qu'a connue notre armée l'année dernière ... La subversion et la folie sont d'une même famille, n'est-ce pas ... Naturellement, nous avons sévi, et tout est rentré dans l'ordre, mais... les vieux en ont profité pour mélanger leurs matricules. De telle sorte que nous ne savons plus très bien qui est qui ... à quelques exceptions près... Si j'avais pu prévoir, je les aurais fait tatouer! mais soyez sans inquiétude, la chose ne se reproduira plus : j'ai personnellement fait engager un photographe...

60 INT, JOUR / ASILE - SOUS-SOL

Un couloir obscur aux murs pourrissants et humides. Devant une épaisse porte en bois, un infirmier musclé remet deux masques à gaz au Professeur Beaumont. Celui-ci en tend un à Giorgio qui le prend avec étonnement...

PROFESSEUR BEAUMONT (à Giorgio) mettez-le .... (se tapotant le nez) ... pour l'odeur !

Beaumont enfile son masque, imité par Giorgio. L'infirmier, le visage recouvert de son masque à gaz, finit d'allumer deux lanternes. Il en donne une au Professeur Beaumont et fait glisser le verrou de la porte ...

6la INT, JOUR / ASILE - LOGE DES VIEUX

A la lueur des deux lanternes, les trois hommes revêtus de leur masque à gaz pénètrent dans une salle totalement obscure... (On entend des gémissements, des râles et des quintes de toux)... Ils descendent un étroit escalier de pierre, le long d'une paroi suintante, l'infirmier en tête, suivi du Professeur Beaumont et de Giorgio... Beaumont se tourne vers Giorgio: il est obligé de parler fort pour se faire entendre à travers son masque à gaz qui lui déforme légèrement la voix:

PROFESSEUR BEAUMONT (à Giorgio) C'est effrayant, vous savez ... Quoi qu'on fasse avec eux, on se trompe toujours! A mon arrivée, j'ai cru bien agir en les détachant et maintenant ils se tapent dessus!

L'INFIRMIER(se retournant vers Beaumont) Y'font pas que se taper dessus, Professeur, y' s'entretuent! ...En trois jours j'ai remonté quatre corps!

Au pied des marches, dans le halo des lanternes, quelques vieillards attirés par la lumière s'approchent en tendant les mains. Certains sont presque nus. L'infirmier les tient à distance en poussant des cris et en agitant sa lampe dans leur direction... Les trois hommes avancent de quelques pas sur un sol boueux, jonché de paille mouillée.

PROFESSEUR BEAUMONT(à Giorgio) Ce ne sont plus vraiment des hommes... Comme vous le voyez, la lumière leur fait peur: ils ont bouché les soupiraux avec leurs excréments ... Enfin nous allons quand même essayer ...

L'INFIRMIER (à l'oreille de Beaumont:) Comment qu'y s'appelle, déjà?

PROFESSEUR BEAUMONT Degrâce... Sébastien ...

L'infirmier fait quelques pas en avant, en brandissant lui aussi sa lampe. Des vieillards reculent, aveuglés, certains en poussant des petits cris:

L'INFIRMIER (appelant) Degrâce! ... Ici Degrâce ! Ici tout de suite ! Si tu te montres pas, je te préviens, je vais te doucher le cul ... Degrâce !!!

PROFESSEUR BEAUMONT (levant sa lanterne et criant:) Y a-t-il un Degrâce ?! Degrâââce J'appelle Degrâce

Aucune réponse n'émerge des gémissements et des râles ambiants. Le Professeur Beaumont se tourne vers Giorgio en écartant les bras dans un geste d'impuissance. L'infirmier revient vers les deux hommes...

L'INFIRMIER (énervé) Qu'est-ce que vous voulez en tirer ?! ... Y connaissent même pas leurs noms

BEAUMONT (à Giorgio) Je vous l'avais dit

Giorgio se saisit de la lampe de l'infirmier...

GIORGIO Excusez-moi mais... il faut que je le trouve

61b

Giorgio disparaît dans les ténèbres, à peine éclairé par le halo de sa lanterne. Le Professeur Beaumont et l'infirmier se regardent.

BEAUMONT (appelant) Docteur Volli Docteur Volli ! Ne faites pas ça, voyons ... Ca ne sert rien ! (off) Docteur Volli ! Revenez, voyons ...

Giorgio continue de s'enfoncer dans l'obscurité. Au milieu de la plainte des aliénés, on entend très présente la lourde respiration de Giorgio dans son masque à gaz...

GIORGIO Docteur Degrâce ! ... Docteur Degrâce ... Si vous m'entendez, répondez-moi Ne craignez rien ! Je m'appelle Giorgio Volli!...Je suis là pour les enfants...

Giorgio avance en déplaçant sa lampe de gauche à droite, éclairant des vieillard avachis sur des restes de lits, d'autres encore, couchés nus à même la paille. La plupart se cachent les yeux...

GIORGIO... Docteur Degrâce ! je ne vous ferai pas de mal ! ... Répondez-moi, s'il vous plaît ! ... Je connaissais les enfants! ... J'étais leur ami ... ! Je ... Je vous aiderai à sortir d'ici ...

PROFESSEUR BEAUMONT(off) Docteur Volli

Éclairés un bref instant par la lanterne, quelques fous ébahis regardent passer Giorgio en se mordant les doigts...

GIORGIO (implorant)... Si vous m'entendez, répondez-moi... Je vous en supplie... Je ne vous veux aucun mal... Docteur Degrâce ...

PROFESSEUR BEAUMONT(off) ... Docteur Volli ! Revenez, nom de Dieu

GIORGIO Docteur Degrâce!... Docteur Degrâce...!

Giorgio se retrouve devant un grand mur. Il se fige. Face à lui, affalé dans un fauteuil défoncé, un vieil homme raide, la tête rejetée en arrière, les doigts rentrés dans sa bouche ouverte. Giorgio se rapproche de lui et l'éclaire de sa lampe. les yeux du vieux sont ouverts et fixes, tournés vers le ciel. Il est visiblement mort. Giorgio se retourne. Il sursaute et laisse échapper un cri. à travers les verres légèrement flous de son masque à gaz, la vision déformée d'une vingtaine de fous agglutinés qui l'encerclent. Dans un mouvement de panique, Giorgio arrache son masque. Aussitôt saisi par l'odeur, il se met à tousser violemment, le corps cassé en deux... Les vieux le regardent sans broncher, l'air ahuri. Parmi eux, un beau vieillard à l'air digne, vêtu d'un élégant manteau trop grand pour lui. Giorgio se redresse péniblement, cherche sa respiration, la bouche grand ouverte ...

GIORGIO Est-ce que l'un de vous est le Docteur Degrâce ?

Le beau vieillard fait un pas en direction de Giorgio, en le dévisageant avec insistance...

GIORGIO C'est vous, Docteur ?

Le beau vieillard écarquille les yeux, ouvre tout grand la bouche et pousse un râle en se tapotant la langue avec les doigts.

Giorgio terrifié recule.

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