Après
un coup d’éclat comme le clip Libertine, on peut être tenté par
l’application de mêmes méthodes,
en espérant que les mêmes causes produiront les mêmes effets. En ce sens Tristana pourrait paraître proche de son prédécesseur : une fin tragique qui voit
la mort de l’héroïne, une durée qui dépasse l’entendement pour un vidéo-clip,
une esthétique de long-métrage, un tournage presque totalement en extérieur
(ici sur les hauteurs de La Chapelle-en-Vercors) à la mi avril 1987, et des musiques additionnelles
vendues dans le commerce sous le nom étrange de « Bande Originale du clip ».
De surcroit, comme pour Plus Grandir et Libertine, Tristana est présenté à la presse le 6 mai 1987 et obtient son visa d'exploitation plusieurs mois après, le 8 juillet 1987. Mais en réalité Tristana est bien plus que cela, véritable conte
onirique en temps de guerre, la particularité du film réside dans ses choix
esthétiques et son modèle, ô combien célèbre. Pour le tournage on utilisa
un seul et unique loup, le reste étant arrangé avec des chiens qu'on évita de
filmer en gros plans.
Mylène Farmer, lorsqu'elle rédigeât son texte, pensait déjà à Tristana
comme un prénom russe. De consonance davantage espagnole, elle s'apercevra plus
tard qu'elle pensait plutôt Tristaña (prononcer Tristagna). Elle regrettera
d'ailleurs son choix lors d'une interview promotionnelle à Lazer sur M6
le 1er mai1987. Cette année est celle de l'adaptation de longs-métrages de Walt Disney pour Laurent
Boutonnat.
Après avoir transposé Bambi en super 8 dans son enfance (en 1971), il
adapte l'histoire de Blanche-Neige. On ne sait pas d'où vient le souhait
de la transposition russe de cette histoire : de Mylène (qui a appris cette
langue au collège) où de Laurent qui a une passion évidente pour tout le
cinéma russe. En effet, on ne peut pas ne pas penser en regardant Tristana
au réalisateur Sergueï Eisenstein
qui était un des premiers sur-doués du cinéma et qui a tourné les plus
grands films de propagande soviétique du début du siècle (La grève-1922,
Le Cuirassée Potemkine-1925, La Ligne générale-1928...).
Reconnaissable par un montage rapide et sophistiqué, tout en opposition de
masses, Eisenstein a
toujours privilégié les grandes mises en scènes nécessitant parfois des milliers de
figurants. Dans Octobre (1927) par exemple, qui lui avait été commandé pour
la célébration du dixième anniversaire de la révolution bolchevique, il reconstitue la
première prise du Palais d'Hiver de St Petersbourg de juin 1917. Laurent Boutonnat
n'ayant pas accès aux images de cette scène
(on imagine hors de prix, car non tombées dans le domaine public), il
utilise
dans son clip les véritables images d'archives de cette prise. On y voit le vrai Lénine, les cosaques et la population décimée. Le
rapport avec le cinéma d'Eisenstein ne s'arrête pas là, lorsque Tristana
trébuche et tombe en roulant le long d'une pente enneigée, Laurent Boutonnat
rend hommage à la plus célèbre scène du cinéma d'Eisenstein : Celle du Cuirassée
Potemkine où un berceau dévale les escaliers d'Odessa lors de la révolte
de 1905. La métaphore de la patrie perdant ses enfants prend alors son sens
dans l'histoire de la jeune Tristana, qui perd ses illusions sur le bien fondé
de cette révolution, dont l'issue devait voir son union avec Rasoukine.
On retrouve dans cette adaptation tous les éléments du conte, de la
jalousie à la pomme, des sept nains au baiser final. On retrouve aussi tous les
éléments du genre du conte, de la frontière entre réalisme et merveilleux,
en passant par ceux qu’on appelle les adjuvants (terme du sémiologue
Vladimir Propp, in Morphologie du conte, collection « poétique », édition
du Seuil, Paris 1965.),
désignant les personnages secourables chargés d’aider le héros dans sa quête.
Les
plans rapides du clip stoppent lorsque Boutonnat semble offrir un nouvel hommage
à l'autre géant du cinéma russe : Andreï Tarkovski. Les plans lents et
oniriques trouvent ici mieux leurs places dans cette sorte de lyrisme
fantastique. Boutonnat ira en fait tourner ce
court-métrage durant cinq jours dans les forêts entourant la commune de La
-Chapelle-en-Vercors.
Il acheminera pour cela de Normandie une demi-douzaine de loups gris
naturalisés empruntés à Gaétan,
un ami louant des animaux pour le cinéma à travers sa société Jacana.
Laurent Boutonnat se servira encore
de cette entreprise pour le tournage de Beyond my control (1992) et Giorgino
(1994). Tout comme son film précédent, la Bande Originale sera disponible dans
le commerce (estimée aujourd'hui à 160 Euros). Le tournage du clip Tristana
est rapide, Laurent Boutonnat a recours à certains stratagèmes pour gagner du
temps. Il n'utilise par exemple qu'une unique pose de rails de travelling pour
filmer toutes les scènes de poursuite dans la forêt (au début du clip et au
milieu), en utilisant ces rails dans tous les sens (travelling avant, travelling
arrière, travellings latéraux) sans que ça se voit (rien ne ressemble plus à
un coin de forêt qu'un autre coin de forêt!).
Dans
cette adaptation enneigée, le prince charmant est Rasoukine, un agriculteur des
plaines déjà enneigées en ce moi d'octobre 1917. La sorcière est une tsarine
(interprétée par la baroque Sophie Tellier
déjà présente en tant que rivale dans Libertine) et Blanche-Neige est
Tristana, une jeune fille amoureuse de Rasoukine. Les cosaques, envoyés par la
tsarine, veulent lui ramener l'enveloppe charnelle de Tristana qui paraît-il,
est plus belle qu'elle. On notera l'allégorie du miroir par lequel la sorcière
demande dans Blanche-neige "-Qui est la plus belle ?". Ici, la
tsarine le demande au moine que l'on voit précisément à travers ce miroir. Il
est en fait le reflet même de ce qu'est la tsarine, un personnage laid et
sournois, au service d'une supériorité (la beauté physique pour elle et
Dieu
pour le moine) qu'elle seule considère comme telle. Tout pourrait
ressembler ici à un conte merveilleux traditionnel. Mais tout, ici, est transposé dans l'univers glacé
de Boutonnat, ce qui donne facilement à la version
originale signée Disney, un goût consensuel, voir
aseptisé. Laurent Boutonnat fait
toutefois une infidélité au dessin animé de Disney dont il s'inspire en
changeant la fin de l'histoire. Lorsque Rasoukine le "prince charmant"
embrasse Tristana
pour lui redonner vie, elle ne répond pas à son baiser et
reste indéfiniment entre la vie et la mort. Elle gagne ainsi, par la grâce de
l'amour et d'un baiser, le double bonheur de l'éternité et du repos
infini. Pour mettre en images cette scène, la fin du film
nous donne un onirisme le plus total. On voit Tristana, les bras ouverts et la
tête inclinée en arrière rire aux éclats sous la neige qui tombe, inondée
de soleil et de flocons. La dernière image qui servira de fond au générique
de fin est donnée à Rasoukine, face au soleil se couchant sur les montagnes
russes, et expirant dans un souffle de désespoir un laconique "- Je
t'aime".
Laurent Boutonnat semble vouer au conte une admiration distante, qui fait de
lui l’adaptateur créatif d’un nouveau Pinocchio pour Sans
contrefaçon, mais aussi d’une Blanche-Neige propulsée dans la révolution
russe d’octobre 1917 (Tristana). Les transpositions qu’il en fait
dans les premières minutes sont plausibles, voire réalistes, et s’il prend
souvent comme toile de fond des faits historiques, c’est pour mieux, une fois
le conte original reconnu par le spectateur, surprendre en faisant basculer son
histoire dans un fantastique encore moins attendu que celui du conte
lui-même. C’est sans doute pourquoi les clips diégétisés de Boutonnat
se
terminent pratiquement toujours tragiquement, comme s’il voulait mêler au
conte original un univers propre qu’il voudrait noir, onirique, et à
l’impitoyable cruauté. C’est ici que le marquage de Laurent Boutonnat par
rapport au genre littéraire qu’il énonce se fait : dans cette quête
perpétuelle d’une certaine forme de misanthropie qui rend l’Homme profondément
froid, vénal, et au final adulte. Genre littéraire aux contours flous, on peut avoir un
peu de mal à admettre les formes que revêt la transposition du conte à l’écran
pour un vidéo-clip. On applique d’ailleurs fréquemment un épithète au mot
conte pour rendre moins large le champ d’application que recouvre le genre.
Le travail de Laurent Boutonnat laisse percevoir des choix très précis sur le
traitement des histoires qu’il raconte, les contes fantastiques ou merveilleux
sont définitivement ceux qui collent le plus à ses histoires. Dans un premier
temps, le marquage du cinéaste se fait de manière plutôt légère, dans un
respect pour l’auteur original, en multipliant les clins d’œil et en
poursuivant l’histoire plutôt qu’en l’adaptant à proprement dit. Notons
par exemple que lorsqu’il adapte Pinocchio en 1987, Boutonnat prend
soin de développer l’histo
ire
telle que le grand public la connaît (se rapportant principalement au long-métrage
produit par Walt Disney, le roman original étant en fait une suite d’épisodes parus
dans la presse.) jusqu’à ce que, là où le conte devrait se terminer, une
musique additionnelle qui fait suite à la chanson illustrée par le clip prend
place. Ici le récit reprend là où on croyait arriver à un Happy End
pour se terminer dans l’onirisme et le désespoir le plus total, la
marionnette redevenant de bois. Il en est de même dans Tristana, où
Blanche-Neige, qui vient d’être embrassée par le prince ne se réveille pas
et reste dans une sorte de coma poétique.
Jodel Saint-Marc.